Dans le domaine de la peinture, le XIXème siècle impose des normes rigides qui interdisent aux artistes de s'exprimer librement et les enferment dans des techniques immuables et des thèmes imposés, comme la représentation de scènes religieuses.

    L'apparition de la photographie en 1839 sera le déclencheur d'une expression nouvelle en matière de peinture. Parmi ces évolutions, nous pouvons citer Eugène Delacroix, fondateur de l’École Romantique, qui n'hésite pas à représenter et à glorifier le corps masculin. Frédéric Bazille, quant à lui, laissera libre cours à ses penchants, parmi les œuvres de l’École Impressionniste. Les Décadents auront aussi leur peintre homosexuel à travers Gustave Moreau et ses dessins de jeunes éphèbes nus.

    On ne peut pas évoquer ce siècle sans nommer aussi Toulouse-Lautrec, peintre, illustrateur et lithographe non homosexuel mais qui a représenté la vie de Montmartre à travers ses cabarets, ses maisons closes, ses filles de joies et ses lesbiennes. Grâce à lui, ont été immortalisés des portraits et des lieux de la vie homosexuelle parisienne du XIXème siècle.

 Gustave Courbet - Les Deux Amies (1858)

Les Deux AmiesGustave Courbet (1858)


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Les Deux AmiesHenri De Toulouse-Lautrec (1895)  


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La Mort d'Hyacinthe, Jean Broc (1801)


    Pour ce qui est de la musique, durant ce siècle elle n'est pas très représentative en matière d'homosexualité cependant des homosexuels sont connus dans ce milieu. Le courant romantique, qui s'adresse aux émotions, a été très marquant pendant ce siècle aussi bien dans la musique que dans la peinture ou la littérature. Le pianiste polonais Frédéric Chopin, à qui on attribuera une seule aventure féminine avec George Sand, aura plusieurs amants au cours de sa vie mais ses biographes n'ont feront pas état. Johannes Brahms, Camille Saint Saens et Tchaïkovski, seront aussi des romantiques homosexuels.

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    Les cafés-concerts feront leur apparition durant le XIXème avec le succès de nombreuses chansons grivoises dont le thème tournait parfois autour de l'homosexualité. C'est dans un café concert que débutera en 1895 le chanteur le plus populaire de la belle Époque, Félix Mayol. Il connaîtra un immense succès surtout auprès des femmes. Ses gestes efféminés, son allure précieuse et ses minauderies lui vaudront les moqueries des bourgeois bien pensants, mais il restera toute sa vie indifférent aux quolibets et assumera sa féminité sans pour autant s'étendre sur son homosexualité qui restera toujours une affaire privée.

 

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Félix Mayol


    On ne peut pas encore parler de « littérature homosexuelle » mais les écrivains homosexuels n'hésitent pas à parler d'homosexualité et y faire référence dans leurs ouvrages. Cependant, en littérature, le personnage homosexuel n'est jamais évoqué à la première personne du singulier, c'est sans cesse l'autre. L'image de l'homosexuel n'y est d'ailleurs pas toujours très positif mais il existe dans une littérature où il était totalement absent mis à part dans quelques ouvrages marginaux considérés comme sulfureux.

    Les écrivains homosexuels, lorsqu'ils parlent de leurs amours, les présentent sous les traits d'un personnage du sexe opposé. Si la société peut faire preuve d'une plus grande indulgence envers les artistes, les écrivains et les grands de ce monde, tout cela reste encore très relatif. Si la loi française est moins répressive, les deux figures homosexuelles les plus significatives de l'époque, Verlaine et Rimbaud, feront l'objet de la censure des éditeurs et la quasi totalité de l'œuvre de Rimbaud sera posthume. Leurs poèmes homosexuels seront d'ailleurs inconnus de leurs contemporains. Le rejet de la société, l'interdit religieux puis, à la fin du siècle, la marginalisation par la psychiatrie, feront des homosexuels des êtres torturés, honteux et culpabilisés et la majorité des écrivains n'y fera pas exception. Verlaine essaiera en vain toute sa vie de rejeter son homosexualité et comme la plupart de ses contemporains, se réfugiera dans le mariage, dans l'alcool ou la religion. Oscar Wilde en Angleterre ou Jean Lorrain en France seront parmi les seuls à considérer leur homosexualité comme une forme raffinement.

    Les femmes homosexuelles sont considérés comme un « outrage à la dictature du mâle » au XIXème siècle d'autant plus qu'être une femme durant ce siècle est un véritable handicap. Certaines d'entre elles vont se marginaliser en assumant leur féminité ou plutôt leur statut d'êtres humains. George Sand en est un exemple et même si elle porte le pantalon et fume en public, on ne lui attribuera qu'une aventure féminine et hypothétique avec l'actrice Marie Dorval. Malgré une société rejetant l'homosexualité féminine, certains auteurs, comme Baudelaire, vont écrirent sur les lesbiennes car leur sexualité ainsi que le corps de la femme les fascinent.

    Le XIXe siècle va aussi voir la naissance d'un courant artistique qui va toucher la littérature comme les beaux arts et qui sera porté de manière naturelle par les homosexuels de l'époque, qu'ils assument ou non leur préférence sexuelle. Les décadents naissent au milieu du XIXe siècle et préfigureront la Belle Époque du début du siècle suivant. S'il est difficile d'en donner une définition, on les identifie par leur rejet de la moralité dominante, de la norme et par une apologie de la différence, mais aussi des plaisirs individuels comme la luxure, les paradis artificiels et évidemment de l'ambiguïté sexuelle et de l'homosexualité. Ce courant sera porté en littérature par Charles Baudelaire et par les écrivains et poètes homosexuels : Paul Verlaine, Joris-Karl Huysman, les frère Edmond et Jules Huot de Goncourt, Rachilde, Jean Lorrain.

 

Lesbos

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux, 
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, 
Font l'ornement des nuits et des jours glorieux, 
Mère des jeux latins et des voluptés grecques, 
 

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades 
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds, 
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades, 
Orageux et secrets, fourmillants et profonds; 
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades! 
 

Lesbos, où les Phrynés l'une l'autre s'attirent, 
Où jamais un soupir ne resta sans écho, 
À l'égal de Paphos les étoiles t'admirent, 
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho!
Lesbos où les Phrynés l'une l'autre s'attirent, 
 

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, 
Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté! 
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses, 
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité; 
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, 
 

Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère; 
Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, 
Reine du doux empire, aimable et noble terre, 
Et des raffinements toujours inépuisés. 
Laisse du vieux Platon se froncer l'oeil austère. 
 

Tu tires ton pardon de l'éternel martyre, 
Infligé sans relâche aux coeurs ambitieux, 
Qu'attire loin de nous le radieux sourire 
Entrevu vaguement au bord des autres cieux! 
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre! 
 

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge 
Et condamner ton front pâli dans les travaux, 
Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge 
De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux? 
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge? 
 

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste ? 
Vierges au coeur sublime, honneur de l'archipel, 
Votre religion comme une autre est auguste, 
Et l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel! 
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? 
 

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre 
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs, 
Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère 
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs; 
Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre.
 

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, 
Comme une sentinelle à l'oeil perçant et sûr, 
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, 
Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur; 
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, 
 

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, 
Et parmi les sanglots dont le roc retentit 
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne, 
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit 
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!
 

De la mâle Sapho, l'amante et le poète, 
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs! 
L'oeil d'azur est vaincu par l'oeil noir que tachète 
Le cercle ténébreux tracé par les douleurs 
De la mâle Sapho, l'amante et le poète! 
 

Plus belle que Vénus se dressant sur le monde 
Et versant les trésors de sa sérénité 
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde 
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté; 
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde! 
 

De Sapho qui mourut le jour de son blasphème, 
Quand, insultant le rite et le culte inventé, 
Elle fit son beau corps la pâture suprême 
D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété 
De celle qui mourut le jour de son blasphème. 
 

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, 
Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers, 
S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente 
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts. 
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!

Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire (1857)

 

 


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